Regis Fanchette, OBE (1924-1999)
 
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"Le destin des îles est de chanter.
L'île Maurice chantera donc toujours dans le coeur de ses habitants, par la grâce indolente de ses femmes, par le charme varié de ses paysages d'un autre monde, d'une autre planète.
Par son accueil souriant aussi.
Elle est voilure au vent, flore multicolore, faune sous-marine.
Telle l'huître perlière elle sait aussi à l'occasion transmuer en perle fine le grain de sable de nos souvenirs.
Soyez gentils, aimez la en douceur."
Autres extraits
Parlant de Jean Fanchette
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Extraits de ses oeuvres littéraires
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Marine sur Seine                  
                                                    ...à Marcel Cabon

Et j'ai marché vers la rivière come vers la mer.

Pourtant devant moi dansaient les dessins animés des lumières de Paris
Des lumières balayeuses qui martelaient l'oeil crucufié d'un cliquetis de métal

Mais j'ai choisi de marcher vers la rivière comme vers la mer

Malgré les trains en partance sur la voir ferrée accotant le terrain vague
Malgré les lucioles en mouvance sur la petite place faubourienne où huit lions
quiescents crachaient leur dégoût dans un jet de flamme rose

Et j'ai fait mes valises pour m'en aller vers la rivière comme vers la mer

En dépit de sa marmoréenne froideur d'antichambre à la fastueuse royauté de la mer
En dépit des hallucinantes fantasmagories de cette immense nécropole nocturne de la grand'ville où mains cadavres vivants se tordaient aux torches crues du néon

En dépit de l'ennui. En dépit de la mort en rôdage

Solitude, ma frigide amie de ces temps de disette, je prends ce soir congé de toi
Mes nuits vides, en lisière de ma vie, prends-les en dépôt aux objets perdus
Mes jours creux, dissidents, au plus secret de ma nuit, je te les consigne avec joie, orphelins qu'ils furent
de tout amour, constellés jusqu'ici d'absences
Je te lègue enfin mes minuits errants, vaste salle des pas perdus de mes mornes journées

Car j'ai choisi d'enrichir ma vie sourceuse de ses secrètes alluvions
Et j'ai marché vers le fleuve millénaire comme vers la mer
Non pas en aveugle. Non plus en titubant
Mais conspuant ces mers morbides qui pourrissent aux poutres glauques des jetées en claquant de la langue comme de lubriques ivrognes
Pour mieux voguer toutes voiles carguées vers ces mers larges, spacieuses, gonflantes à craquer de leurs sédimenteuses houles

Des mers dont la lunette d'approche est par la sente étroite de la rivière
Dont je penserai la présence. Dont je compenserai l'absence par ma multiple mémoire
dont je humerai l'odeur saure de goëmon
Comme l'arbre se flaire à sa souche et dans la feuille détachée

Et si ce soir j'ai marché vers le vieux fleuve comme vers la mer, c'était pour mieux ancrer mes espérances sur les dérives
Belle engourdie, songeuse à l'orée de la nuit, sous les lumières peuplées d'un Louvre en veilleuse
Prunelles noyées de brumes sur la mer
Voix douce et obsédante, merveilleuse d'apaisement
Syllabes brisées
Fouillant des yeux mon âme, pour ausculter ce que pouvait mon coeur, ce que celait ma fièvre
Des yeux bleu-vert de vieille race, jaillis de ces grands fonds marins, venus du profond mystérieux des âges, comme cette rivière de haute rive paraphant le destin d'une ville

Et moi qui me sentais si las, si vieux, de te savoir penchée sur moi, comme la ville altière sur son socle mouvant, donnait corps à ma vie, substance à mon limon

Des chalands essouflés remontaient le fleuve, plâtrés de suif, de sueur et de coke
Mais délestés
Comme notre vie refluant à ses primitives racines
Et ton visage aux yeux pers penché comme pour absoudre, ton visage appréhendé à la minute exacte, privilégiée, où l'amour tremblait au bord de sa neuve découverte, le fleuve l'a pris un instant dans son lasso dansant, ma nébuleuse auréole !

Crayeuse était la nuit, gris d'ardoise le fleuve, granitiques les ponts
Nous étions cependant au coeur même de l'attente
Nous étions aux creux de la vague et de la vie
Nous étions dans le noyau du fruit

Et qu'importe la nuit finissante sur un jour épuisé !
Qu'importe le fleuve gréé aux seuls caprices de sa frivolité !
tout a commencé ici et tout recommencera ailleurs
Sans d'autre témoignage que nos deux mains mêlées sans nul effort de se chercher
tout recommencera
Sur d'autres rives, d'autres berges, d'autres rivages, que hantent coelacanthes, lémuriens et phaëtons rouges, où tu aimerais entendre comme un écho des âges une rumeur de ton lointain passé, de mon passé, sorti des entrailles fumantes de cette vieille terre d'Afrique en gésine, où tu aimerais entendre, dis-je, le chant profond de l'oiseau manabé

Mais seule compte, ce soir, l'éternité de tes cheveux bouffants, ta gorge brûlée comme un vieux cuivre, ta bouche odorante d'écume comme un goût de varech
Et, infini dans l'espace clos de mes deux mains, l'ovale de ton visage et le doux promontoire de tes joues !

Mais viennent des lendemains arides, fileuses d'absences !
Nous recréerons l'amour un autre soir et d'autres soirs encore
Nous moulerons son visage vrai sur l'humus mouillé de la campagne nue, en pleine morsure du vent, dans cette course éperdue des alizés
A coeur ouvert. A ciel ouvert
Par delà la trinité profane du lieu, du temps, de l'espace, frontières qui basculent
Sur une île balisée hors le temps et l'espace, gibbeuse et nimbée de son seul devenir.


                                                                                                                                    15 août 1978


Publié dans "Two Cities" revue parisienne bilingue fondée par son frère Jean Fanchette

 

 

 
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Contretemps et contrepoint     

                                           ...
à la mémoire de Jacques Brel

Que pêches-tu au cadran du solstice
pêcheur de l'eau qui coule
stagnante sur le Guadalquivir ?

Je pêche l'heure atrophiée
dans sa tourbe bourbeuse.
Je pêche le temps éternisé,
le temps du jamais revenu
au hameçon du déjà pris :
le temps de Cordoba ressuscitée,
d'une Granada ensevelie faite
d'ombres désincarnées
de Garcia Lorca assassiné
que pleure Antonio Machado.

Pêches-tu donc le moramora*
comme le malgache au coeur de sa pirogue ?
ta ligne vire-t-elle de tribord à bâbord
à l'épuisette de cette rive
trouée de nasses d'herbes
où broutent pied dans la vase
vaches maigres et faméliques chèvres ?

Je fais semblant, vois-tu,
de ne pêcher qu'au temps qui passe
aux eaux dormantes du Guadalquivir.
Pour moi de craque-brise à craque-mâture
point n'est besoin de port pour arrimer ma barque.
au diable les houles vertes !
J'ai à jamais jeté mon ancre
dans ce lieu de paix
et amorti mes rêves.

Ainsi pour toi
de Miguel Cervantes à Machado
Jamis il n'est question de cheminement ?
"Caminante, no hay camino.
 Se hace camino al andar."**
Ces mots n'éveillent aucun écho dans ta mémoire ?

Oh si, entre l'étreinte du jour
et de la nuit,
Je rêve en m'éveillant.
Entre mât de misaine
et mâture de cocagne,
Je cingle ailes repliées la vie
comme les oiseaux là-bas
autour du minaret.
Je viole ainsi le temps
et l'aventure toujours est au bout de ma ligne.

Saurais-tu chevaucher jamais,
filandreux chevalier de la Mancha,
ces pans de ciel qui s'écarquillent
et qui cavalent après l'azur
leurs ombres effilochées en friche sur les préaux
de Cordoba et du Valdepeñas ?

Voyageur et passeur, rentre chez toi.
Ces nuages décrochés ne sont qu'orties
aux lambeaux de ta chair,
que débris de ton coeur.


Séville, 20 août 1979



* prononcer mouramour, signifiant "demain", "à jamais"
** "Voyageur, il n'y a pas de chemin, le chemin se fait en marchant."

 

Espagnole                        
                                                                                        
...Granada

Dans ces yeux auréolés de chair
prête à s'enflammer telles des sierras brûlantes
hante quel boréal de passion
fière espagnole, quelle nevada
de musique et de danse implacables
nourries de quelle alhambra de sang ?
Prohibido tocar ! Tu es neige et feu à la fois.

15 novembre 1976

 
Words

Words, words, words, sometimes
they crucify me with sheer disgust
furry words scuttling across the brain
like mice
carrier germs ailing the virgin dreamland
of the mind
infecting the virus-prone hinterland
of the soul

Words, words, words,
croaking over the empty spaces of
the no-man's land communicability
between brothers sisters and nations
blowfishes belching watery air
from the dry sands of miunderstandings
mutely dumb with beautifully-phrased
resolutions
empty words volleyed across
the floor space of uncompromising monologue

I would wish other words did exist
minted in pure gold
maiden words for birds mating upon the wing
for love vocabularied in figures
other than the fake currency
of inflation
other words for the sullied sun
and the moon and the stars
cruckolded by shady lovers
of swash buckling lyricisms in limboland
other words dear for you and me
who yet amused spectators of ourselves
know the more we speak
the more we edge further and further away
from togetherness and intimacy just
because we converse deftly at the brinkmanship
of words, words, words.

Extrait de "Burntwood, Stardust and shifting sands" publié en 1974
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